C‘est en pensant au contrat qu’Hobbes se sert du concept de l’état de nature pour considérer la genèse de la société. L’homme possède diverses puissances qui le conditionnent dans son état de nature et qui se manifestent à travers sa force corporelle, son expérience, ses passions, et sa raison. Il est donc porté à une égalité naturelle puisque « la nature a fait les hommes si égaux quant aux facultés du corps et de l’esprit, que, bien qu’on puisse parfois trouver un homme manifestement plus fort, corporellement, ou d’un esprit plus prompt qu’un autre, néanmoins, tout bien considéré, la différence d’un homme à un autre n’est pas si considérable ». Lévi. , chap. XIII, De la condition naturelle des hommes en ce qui concerne leur félicité et leur misère,
Malencontreusement, naîtra de cette égalité, des conflits qui se dégraderont au point de générer un état de guerre universelle, puisque chaque être a suffisamment de force pour ôter la vie à son prochain. De ce fait chaque homme est pourvu de forces, de besoins, de désirs ce qui engendre une égalité d’aptitudes qui dégénère en une crainte généralisée.
L’état de nature est caractérisé par l’expression non régulée de la nature humaine dont la tendance fondamentale est l’appétit de domination sur son semblable. L’homme se voit donc animé de mouvements internes, de désirs qui l’inclinent et le font tendre vers ce qui peut lui procurer du plaisir ou cette supériorité. De la sorte, il est soumis aux mouvements des autres corps qui suscitent son imagination, sa connaissance et son expérience. Ainsi Hobbes construit sa théorie sur une vision mécaniste. D’après lui, toutes nos connaissances viennent de la sensation. La connaissance est à concevoir ici, comme la transformation plus ou moins compliquée de la sensation. Il semble que cette dernière soit l’étoffe dans laquelle est taillée notre savoir. Il est vrai que l’homme projette soucieusement ses craintes sur un avenir qui l’obsède. En effet, il ne sait « de quoi sera fait demain». L’état de nature se caractérise par l’inquiétude liée à la constitution naturelle de l’homme. Ce dernier est pourtant en quête d’une vie meilleure. Il espère un lendemain plus heureux que la situation présente, dans laquelle, la priorité n’est plus donnée qu’à la préservation de la vie. La nature humaine, sous l’aspect de l’état de nature, devient à son tour une condition négative. Elle n’est que désir, force et puissance.
Contrairement à l’animal qui peut se contenter d’un plaisir présent, l’homme anticipe déjà sur le désir suivant, ce qui le voue à une insatiabilité, puisque le futur qui n’est pas encore, l’occupe et ternit l’instant présent. Aussi, et à n’en point douter « la félicité est une continuelle marche en avant du désir, d’un objet à un autre, la saisie du premier n’étant encore que la route qui mène au second. La cause en est que l’objet du désir de l’homme n’est pas de jouir une seule fois et pendant un seul instant, mais de rendre à jamais sûre la route de son désir futur ». Cette inquiétude se transforme rapidement en la crainte de l’autre puisqu’elle se reporte sur l’homme, en raison d’une égalité naturelle commune à l’espèce humaine ; cette égalité de fait se répercute sur deux niveaux bien distincts : l’une sur la force physique et l’autre sur une habileté intellectuelle.
Dans l’état naturel, même s’il existe une inégalité physique, elle peut être anéantie par la ruse et l’alliance.
Ainsi, les hommes sont par nature portés vers les mêmes désirs. Ce qui engendre entre eux des rapports de lutte en vue d’obtenir par orgueil ce que l’autre n’a pas encore. Dès lors, cette volonté qu’ils ont de se nuire occasionne une défiance réciproque ce qui nous permet d’affirmer que « lutte, gloire, et défiance » sont à l’origine des rapports conflictuels qu’ils entretiennent. Puisque tous peuvent autant prétendre aux mêmes choses ou êtres, comme le déclarait Hobbes : « Tous les hommes ont un droit sur toutes choses, et mêmes les uns sur les corps des autres ». Tous sont lancés dans un combat sans limite. Cette rivalité généralisée engendre donc « une guerre de tous contre tous », semblable à une guerre civile. Nous remarquons que de toute évidence, loin de désigner une époque historique antérieure au politique, il faut voir en l’état de nature l’expression anthropologique originaire qui ressurgit lors des guerres civiles. Hobbes en fut le témoin. Dans la guerre, nous constatons encore aujourd’hui que se trouve réactualisée la barbarie primitive qu’il décrit dans l’état de nature.
L’homme est donc tiraillé par l’angoisse du risque de mort que peut lui infliger son semblable, par son insatisfaction perpétuelle et par sa crainte de l’avenir. C’est cette condition d’existence terrifiante qu’Hobbes voulut dénoncer à travers la reprise d’une formule « Homo homini lupus » . En réalité il a plutôt affirmé dans son Epître dédicatoire à Monseigneur Le Comte de Devonshire : « Et certainement, il est également vrai, et qu’un homme est un dieu à un autre homme, et qu’un homme est aussi un loup à un autre homme ». De Cive. Il s’agit en fait d’un état anarchique dans lequel l’homme donne libre cours à ses pulsions.
Dans ce contexte, Hobbes dira que la possibilité d’échapper à l’état de nature « réside partiellement dans les passions et partiellement dans sa raison » de l’homme. Les démarches que la raison se propose d’entreprendre pour résoudre la difficulté de parvenir à la paix, sont à concevoir comme des calculs téléologiques. Concrètement, il faut définir les moyens qui permettront d’obtenir la fin proposée, à savoir la paix. Pour y parvenir, Hobbes considère comme condition et moyen de la sécurité, le contrat. Paradoxalement il existe un rapport étroit et efficace entre la passion de la peur de la mort et la raison. Effectivement , si l’homme ressent la crainte de la mort, c’est qu’il raisonne. Ce qui lui permet aussi d’anticiper sur les événements à venir. Certes, il s’agit de produire une puissance unique qui puisse contraindre les hommes à davantage de pacifisme pour réduire la possibilité de guerre civile. La raison humaine doit donc trouver le moyen de conserver la paix civile, mais aussi de pourvoir à la situation critique de la guerre en évitant la désunion des hommes, en l’inversant même, au point que les êtres, dans un même élan de patriotisme puissent s’associer pour défendre le pays. Aussi la droite raison semble dicter à l’être une loi de nature qui consiste à chercher la paix, si nous pouvons l’obtenir, et à recourir à la guerre s’il est impossible de parvenir à la paix. Non seulement cette loi ordonne le transport des droits en vue du contrat, mais elle sous-entend également le fait que chaque individu tienne sa parole, afin de maintenir le pacte. De plus, elle se présente sous forme de préceptes :
« La première partie de cette règle contient la première et fondamentale loi de nature qui est de rechercher et de poursuivre la paix. La seconde récapitule l’ensemble du droit de nature, qui est le droit de se défendre par tous les moyens dont on dispose ».
De toute évidence, il ressort du premier précepte que la paix n’est accessible que s’il y a dépassement du droit de nature par la loi de nature. Cet accomplissement n’est en réalité possible que par l’institution d’un état civil garantissant la sécurité de chacun. Dès lors, si l’Etat se révélait incapable d’assurer la sécurité de chacun, il serait inévitable que chaque individu puisse conserver et même user de son droit de nature pour préserver sa vie. « Un homme ne peut pas se dessaisir du droit de résister à ceux qui l’attaquent de vive force pour lui enlever la vie : car on ne saurait concevoir qu’il vise par-là quelque bien pour lui-même.(…) et parce qu’il n’est pas possible de dire, quand vous voyez des gens qui usent de violence à votre égard, s’ils recherchent votre mort ou non ».
En ce sens, toute défaillance de l’Etat entraînerait un regrettable et inévitable retour à l’état de nature et de guerre de tous contre tous.
De plus, un second précepte s’impose. Il indique : »que l’on consente, quand les autres y consentent aussi, à se dessaisir, dans toute la mesure où l’on pensera que cela est nécessaire à la paix et à sa propre défense, du droit que l’on a sur toute chose ; et qu’on se contente d’autant de liberté à l’égard des autres qu’on en concéderait aux autres à l’égard de soi-même. Car, aussi longtemps que chacun conserve ce droit de faire tout ce qu’il lui plaît, tous les hommes sont dans l’état de guerre ».
Le droit, d’un point de vue hobbesien, n’est donc pas naturel en son fondement.
Sous cet angle, le langage peut également servir la création du contrat et de l’Etat. Il lui est intrinsèque et permet alors la philosophie politique hobbesienne. Sans lui, « il n’y aurait pas eu parmi les hommes plus de République, de société, de contrat et de paix que parmi les lions, les ours et les loups ». C’est au cœur de cette nature humaine apte à parler et par conséquent à développer et édifier ses pensées que se trouve le fondement du politique. A cela s’ajoute que le processus de paix suppose un dessaisissement réciproque c’est-à-dire contractuel de ses droits. Pour ce faire, l’homme doit renoncer au pouvoir et à ses tendances personnelles agressives auxquels il laissait libre cours dans l’état de nature, afin de permettre lors de son passage à une vie sociale l’émanation de l’Etat.
Le contrat est donc à l’origine de la constitution du souverain. Les hommes, désireux de mettre fin à un état de nature destructeur, vont conclure entre eux une série de contrats, par lesquels ils s’engagent les uns envers les autres à renoncer au droit de nature (qui consiste en ce qu’ils peuvent faire tout ce qui leur plaît). Ce renoncement se fait donc au profit de ce tiers bénéficiaire qu’est le Souverain, qui peut être un homme ou une assemblée. Aucun contrat n’intervient donc entre le Souverain et les individus. Mais le Souverain bénéficie de la donation de ce droit sans être engagé à rien. Cependant, de la transmission volontaire d’un droit dérive nécessairement un devoir envers l’ayant droit. Ainsi chaque individu a des obligations à son égard. En conséquence, le Souverain possède de par la volonté même des individus, un droit illimité. Par ailleurs son pouvoir est absolu car seule une telle hégémonie peut mettre fin d’une manière durable à la guerre de tous contre tous. Si au contraire, un engagement mutuel existait entre le Souverain et ses sujets, la question se poserait de savoir qui serait juge de l’exécution du contrat. Car « si l’un ou plusieurs d’entre eux allèguent une infraction à la convention passée par le souverain lors de son institution, et qu’un ou plusieurs autres, parmi les sujets, ou bien le souverain seul, allèguent qu’une telle infraction n’a pas eu lieu, il n’existe en cette affaire aucun juge qui puisse trancher la dispute : elle est donc à nouveau du ressort du glaive, et chacun recouvre le droit de se défendre par ses propres forces, contrairement au dessein qu’on avait lors de l’institution ». En fait, les individus ne renoncent à leur droit de nature que dans la mesure où le souverain leur assure protection et sécurité.